
À l’heure où le monde numérique bouleverse les formes d’expression, la poésie arabe s’interroge sur son identité.
Dans le cadre du 28ᵉ Salon international du livre d’Alger (SILA), une rencontre organisée le 5 novembre 2025 à l’espace Palestine Ghassan Kanafani a réuni poètes et critiques venus de divers horizons arabes pour débattre de l’avenir du poème et des défis d’un art qui cherche encore sa place dans un monde en pleine transformation.
Le ton est donné d’emblée par le poète et critique égyptien Samah Mahjoub, président de la Maison de la Poésie du Caire, qui affirme que « la poésie arabe vit aujourd’hui un moment paradoxal : un présent vivant, mais sous tutelle ».
Autrefois structurée par les grandes revues et les institutions littéraires, la scène poétique s’est, selon lui, désarticulée sous l’effet des réseaux sociaux et de la publication individuelle.
« L’absence de critères, la disparition du regard critique et la domination du numérique ont rendu le champ poétique chaotique. La liberté a remplacé la rigueur — mais à quel prix ? », s’interroge-t-il.
À son avis, « la révolution numérique a certes brisé la centralité des capitales culturelles, mais elle a aussi fait émerger une armée de poètes de clavier, sans ancrage critique ».
Il déplore également le rôle perverti de certaines distinctions, qu’il décrit comme « des prix poétiques ayant perdu leur sens, transformés en instruments au service de régimes rétrogrades. Certaines thématiques ne devraient jamais devenir un prétexte à récompense ».
La professeure Kheira Hemr El Aïn, critique littéraire et enseignante à l’université d’Oran, a pour sa part proposé une lecture nuancée de la situation actuelle de la poésie, en distinguant la sensibilité poétique de la simple écriture.
Elle a expliqué : « La sensibilité, c’est ce qui fait que le poème ne s’épuise jamais. Depuis la poésie préislamique jusqu’à l’ère numérique, le poème arabe a toujours muté, traversant les idéologies et les crises. »
L’intervenante s’interroge sur les critères permettant encore de juger un poème, estimant que la question ne se limite plus à Qu’est-ce que le poème ?
Selon elle, les jeunes poètes présents sur les réseaux sociaux apportent de nouvelles formes et de nouveaux thèmes qu’il est essentiel d’accompagner par une critique adaptée.
« Le poème doit rester une flamme, une parole qui éclaire et questionne notre destin collectif », a-t-elle ajouté.
Venue du Sultanat d’Oman, la poétesse Badriya Al Badri a, de son côté, défendu une approche profondément humaine de la poésie : « Nous écrivons parce que nous ressentons plus profondément que les autres. »
Elle a confié que plusieurs de ses comptes sur les réseaux sociaux avaient été fermés par la société Meta, en raison de ses poèmes en soutien à la cause palestinienne.
Pour elle, « la poésie n’a de valeur que si elle reste humaine, libre et capable de provoquer le changement ».
La rencontre s’est conclue par une lecture collective réunissant Issam Al-Saadi (Jordanie), Badriya Al Badri (Oman), Basma Chikho (Syrie), Houd Al-Ammani (Libye), Ahmed Maftah (Jordanie), Sara Hamd Hawass (Égypte) et Kheira Hemr El Aïn (Algérie).
Le public a ainsi voyagé à travers la richesse et la diversité de la poésie arabe contemporaine.
Entre vers rimés et poèmes en prose, chaque voix a apporté sa nuance, son rythme et son espérance, dans un moment suspendu où la poésie, loin d’être moribonde, a prouvé qu’elle restait un langage d’avenir.