
L’espace Esprit Panaf Frantz-Fanon du SILA a accueilli, dimanche 2 novembre, une rencontre consacrée à « L’esclavage dans les littératures africaines ». Animée par les universitaires Maxime Vignon et Benaouda Lebdai, elle a permis d’interroger les représentations littéraires de cette tragédie historique et la manière dont les écrivains s’en sont emparés pour transmettre la mémoire, dénoncer l’inhumain et ouvrir des voies de reconstruction.
Le Pr Benaouda Lebdai a ouvert la discussion en rappelant qu’il s’agit d’un sujet « dense, complexe et riche ». Il est revenu sur l’histoire de la traite transatlantique, initiée au XVe siècle par les Portugais, puis poursuivie par les Français, les Anglais et les Espagnols dans le cadre du commerce triangulaire entre l’Europe, les Amériques et l’Afrique de l’Ouest.
Il a insisté sur l’ampleur de cette violence systémique, évoquant l’histoire de femmes, d’hommes et d’enfants « qu’on a arrachés à leurs racines pour les déporter » et les réduire en esclavage. Selon lui, de nombreux romanciers ont écrit pour « essayer de calmer la douleur de cette tragédie humaine » et dire l’indicible.
Le chercheur a précisé que le terme « esclave » est aujourd’hui considéré comme obsolète, car il porte une dimension essentialiste. Les travaux contemporains lui préfèrent le mot « esclavagisé », qui restitue l’idée d’une condition imposée et non d’une nature.
Pour illustrer l’importance du témoignage, il a cité deux textes fondateurs écrits au XIXᵉ siècle par d’anciens esclavagisés : Frederic Douglass, auteur de Narrative of the Life of Frederic Douglass (1845), et Harriet Jacobs, autrice de Incidents in the Life of a Slave Girl.
Il a également rappelé que des philosophes européens comme Voltaire et Rousseau avaient condamné l’esclavage. Aujourd’hui encore, des écrivains contemporains poursuivent ce travail de mémoire pour « ne pas oublier, pour transmettre et pour construire un avenir meilleur ».
De son côté, Maxime Vignon, de l’Université d’Alabama, a présenté une communication intitulée « Libérer les représentations du passé pour repenser l’humain et la justice ». Il a affirmé que la mémoire de l’esclavage demeure une « blessure historique » et « une expérience de déshumanisation raciale ».
Mais, a-t-il ajouté, les écrivains ont su, « par la force de la langue », recréer un espace symbolique où la dignité se reconstruit. « La littérature est le lieu où s’opère la réconciliation du souvenir et de la souffrance », a-t-il déclaré, avant de souligner que la mémoire ne doit pas être perçue comme une prison, mais comme « un laboratoire de réinvention ».
Cette démarche s’accompagne, selon lui, d’une volonté de désoccidentaliser les récits, de penser l’invisible et de redonner voix à celles et ceux que l’histoire officielle a effacés.
Rappelant que les écrivains sont des passeurs de mémoire, il a soutenu que la littérature africaine est une « littérature de renaissance » et que « écrire, c’est résister à l’effacement ».
Dans cette perspective, la transmission littéraire ne se limite pas au passé : elle interroge le présent, les persistances de la domination, les héritages de l’injustice et le besoin d’une justice symbolique.