
Au Salon international du livre d’Alger (SILA), une nouvelle génération d’éditeurs s’impose avec énergie et conviction. Ils s’appellent Khawla Houasnia, Rafik Taibi, Massinissa Boudaoud ou encore Rafik Djelloun. Tous partagent la même ambition : faire du livre algérien un produit vivant, à la fois culturel et économique, capable de rayonner bien au-delà des frontières.
« Je suis avant tout lectrice et autrice, et j’ai découvert un champ qui peut contribuer à l’économie nationale », explique Khawla Houasnia, fondatrice de la maison d’édition Icosium, créée fin 2018 à Souk Ahras. Elle revendique une approche ancrée dans le patrimoine local : « Chaque région recèle un trésor à valoriser. Souk Ahras, terre d’Apulée et de Saint Augustin, pourrait devenir un levier pour bâtir une véritable économie culturelle. »
Sa maison, qui compte déjà près de 270 ouvrages, incarne cette conviction : le livre peut être à la fois instrument de mémoire et moteur économique.
Pour Rafik Taibi, fondateur de Dar Khial (L’Imaginaire), l’édition est avant tout un acte éthique. « Je suis écrivain avant d’être éditeur. Après plusieurs déceptions, j’ai voulu créer une alternative fondée sur la transparence et la rigueur. » Depuis 2018, sa maison publie des ouvrages littéraires et intellectuels, tout en s’appuyant sur les réseaux sociaux pour « donner au livre une place dans un océan de contenus creux ». Mais il déplore aussi certaines dérives : « Des livres sans valeur circulent, promus de manière excessive. Nous essayons d’y répondre par la qualité et l’exigence. »
Entre obstacles et solidarité
Tous décrivent un secteur encore fragile, manquant de structures et de formation.
« On se retrouve dans la situation de quelqu’un qui plonge sans savoir nager », résume Khawla Houasnia. « Soit on se noie, soit on apprend à nager. »
Même constat pour Massinissa Boudaoud, éditeur et traducteur. Après des études de littérature russe en Ukraine, il fonde en Algérie la maison Tin Hinane. « Le début a été difficile. Nous manquions de ressources, mais grâce au soutien de notre entourage, nous avons pu lancer une deuxième maison spécialisée dans la traduction. En à peine un an, sa structure a traduit plusieurs titres de l’anglais vers l’arabe et organisé des concours littéraires.
Autre exemple de cette vitalité provinciale : Adliss, fondée à Batna en 2018. Née d’un club de lecture local, la maison compte aujourd’hui plus de 800 publications et une solide présence numérique, notamment grâce à ses partenariats avec des plateformes arabes comme Abjad. Son fondateur se félicite : « Près de 30 % de nos lecteurs sont en Arabie saoudite et 29 % en Égypte. C’est une fierté, car malgré notre manque de reconnaissance locale, notre livre voyage. »
Des visions différentes, un même combat
Si leurs parcours diffèrent, leurs difficultés se rejoignent : faiblesse du marché national, coût élevé de l’impression, absence de critique littéraire et manque de diffusion.
« Nous publions entre 50 et 100 livres par an, parfois jusqu’à 500, faute de moyens », précise Massinissa Boudaoud.
Pour Rafik Djelloun, fondateur de Dar Andalousiat, la précarité du secteur ne freine pas la créativité : « Je rêvais depuis vingt ans de créer ma maison. J’ai commencé modestement, en sollicitant des amis auteurs et en publiant des genres variés, du roman à la recherche universitaire. »
Il défend également une exigence intellectuelle : « Tous les manuscrits ne sont pas excellents, mais nous veillons à atteindre un niveau de qualité esthétique minimal. Le temps finit toujours par faire le tri. »
Vers une mondialisation du livre algérien
Malgré les obstacles, ces jeunes éditeurs partagent une vision commune : celle d’un livre algérien ouvert sur le monde. Leur stratégie : miser sur la traduction, la numérisation et la coopération internationale.
Dar Atlas traduit désormais des œuvres italiennes ; Khial mise sur le numérique et la promotion en ligne ; tandis que Tin Hinane s’ouvre à la littérature palestinienne et syrienne. Tous veulent inscrire l’Algérie dans la cartographie du livre arabe et mondial. « Nous ne cherchons pas seulement à publier, mais à laisser une trace dans l’histoire intellectuelle du pays », résume Rafik Taibi.
Une renaissance portée par la jeunesse
Cette jeune génération d’éditeurs prouve qu’il est possible, avec peu de moyens mais beaucoup de détermination, de faire vivre le livre algérien autrement : en l’ancrant dans le territoire, en le reliant aux autres cultures et en le défendant comme une œuvre collective.
Dans un pays où la lecture peine encore à devenir un réflexe quotidien, ces éditeurs sont les artisans discrets mais essentiels d’une renaissance culturelle.